Emma Lavigne : « La langue russe est libre et créative »


Culture, Interview / mardi, mars 23rd, 2021

Les éditions Le Temps des cerises publient un recueil de nouvelles de l’écrivain soviétique Efim Zozoulia, “La Chute de la Ville Principale”. A cette occasion, la traductrice de cet ouvrage, Emma Lavigne, prix Pierre-François Caillé en 2020, nous a accordé un entretien. Elle revient sur l’originalité de cet auteur oublié (à tort !) et nous livre son analyse de la langue russe.

Efim Zozoulia n’est pas connu en France. Comment qualifieriez-vous son style à un lecteur qui voudrait le découvrir ?

Il n’est pas connu en Russie non plus ! C’est un auteur a commencé à écrire dans les années 1910 et qui vient de la satire, du journalisme. Il aime croquer son temps, à la manière de Zotchenko. Il est aussi très attaché à l’allégorie. La Chute de la Ville Principale est composée de nouvelles fantastiques à la fois sérieuses et humoristiques qu’il a écrites après la Révolution de 1917. Il a aussi écrit des nouvelles sans humour, comme Mes morts, où il évoque la mort d’un clochard de sa rue et d’autres morts qu’il a connus, par exemple.

Ce qui est notable dans ce recueil de nouvelles, c’est la prédominance de l’humour. Est-ce difficile de traduire l’humour ?

Là, il n’y a pas vraiment de casse-tête, comme des jeux de mots par exemple. Dans ce recueil, l’humour est plutôt dans le rythme, le vocabulaire, les images, les dialogues entre les personnages. En général, pour traduire l’humour, il faut essayer de se faire rire soi-même. L’humour est important dans la littérature russe, il l’a été et il l’est encore, même s’il est souvent accompagné de tristesse. Gogol est un exemple représentatif, mais ça a continué.

Dans ces nouvelles de Zozoulia, l’auto-perfectionnement et l’amélioration du genre humain est comme un fil rouge. Le début du 20e siècle est marqué par ces idées. On retrouve de grands discours pleins d’emphase, des affiches adressées aux « Citoyens », des noms d’institutions très pompeux. Comment avez-vous traduit le ton de l’époque ?

Même si elles s’inscrivent dans le contexte révolutionnaire, ces nouvelles sont utopiques, situées nulle part et à aucune époque, du coup c’est plus facile de se les approprier. On n’a pas la même expérience que l’auteur, mais on se réfère aux mêmes idées. Pour cette idée d’auto-perfectionnement, je pense qu’on a gardé cela, on est encore dans la fabrique des citoyens.

Justement, l’auteur invente un institut philosophique qui tente d’agir sur la pensée des citoyens avant même leur révolte…

Oui, et ce même institut se moque des gens arriérés qui ne comprennent pas la marche vers le progrès.

Sergueï Mikhalkov créateur de l'hymne soviétique russe

En 1918, les écrivains comme Ostrovski et Gorki font du peuple un héros déterminé. Ici, on a l’impression qu’il s’agit d’un personnage plus simple dans ses expressions. Qu’en pensez-vous ?

Zozoulia parle du peuple dans sa globalité, comme une masse, des gens soumis à la même chose. Il y a une forme de psychologie des foules, moins de l’individu. On ne sait pas souvent très bien qui parle, c’est “quelqu’un”. Cela crée un effet de simplicité dans les réactions.

Quelle nouvelle avez-vous préférée dans ce recueil et pour quelle raison ?

Le Conte d’Ak, qui semble comme annoncer les purges qui viendront plus tard. C’est la nouvelle la plus forte, avec le pressentiment de ce qui va se produire en Russie ou en Allemagne, et qui montre l’horreur et l’absurdité de l’utilitarisme. C’est la seule nouvelle de Zozoulia qui était déjà traduite en français. La Chute de la Ville Principale est aussi intéressante, elle englobe beaucoup de sujets sur la modernité et est assez mystérieuse.

L’auteur voit en effet les limites des régimes autoritaires. Était-il partisan du modèle soviétique ?

A ma connaissance, Efim Zozoulia était déjà avant la Révolution plutôt partisan d’une certaine idée du socialisme. Disons qu’il a joué le jeu, et d’une certaine manière ses personnages lui ressemblent un peu : un antihéros russe qui suit le mouvement pour ne pas être broyé. Je ne veux pas le charger car beaucoup d’écrivains ont été tués dans les années 1930. Zozoulia a ouvertement critiqué Zamiatine pour son roman Nous paru à l’étranger, mais sa gêne est palpable. Et en 1941, il s’est engagé dans l’armée à 50 ans alors qu’il ne voyait rien sans ses lunettes et a trouvé la mort sur le front de Leningrad.

Les traducteurs ne sont pas souvent mis en lumière, pourtant leur travail peut changer la perception qu’on a d’un livre. Comment concevez-vous le travail et le rôle du traducteur ?

Je trouve que le rôle des traducteurs est mieux compris aujourd’hui. Avant, il était fréquent de ne pas trouver le nom du traducteur sur un ouvrage, surtout dans les romans un peu fantastiques. Il faut d’abord servir un auteur et un texte, mais pour un public. Il faut dire ce qui est dit, le sens, et comme c’est dit, avec les effets de style, mais à des gens qui parlent une autre langue et qui ont d’autres références. La littéralité ne peut pas marcher, ce serait illisible. Mais il reste toujours une subjectivité : on dit ce qu’on a compris et on écrit comme on croit qu’il faut le faire. Si vous donnez à 15 traducteurs le même texte, ils vont rendront 15 versions différentes de ce texte. Même si on essaie de s’effacer derrière l’intention de l’auteur, on garde aussi nos intentions.

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La langue russe a-t-elle des particularités que vous avez remarquées ?

C’est une langue très libre, au contraire du français qui est une langue un peu engoncée et qui suit les décisions de l’Académie. Le russe est une langue créative, avec un vocabulaire riche renforcé par les néologismes. L’ordre des mots peut changer facilement en fonction des nuances que l’on veut apporter : les déclinaisons font qu’on sait la fonction de chaque mot.

Qu’est-ce qui vous a amenée à apprendre le russe ?

J’ai eu cette idée il y a très longtemps, au collège, car l’histoire du communisme et l’immensité du pays m’intéressaient, mais je n’avais finalement pas commencé. A l’Inalco, après le japonais, j’ai découvert la littérature russe et surtout Boulgakov, qui m’a décidé à suivre des cours. La géographie et l’Histoire de la Russie m’intéressent aussi. Désormais, je ne lis quasiment que ça, mais surtout de par ma profession. J’aime ce rôle de passeur – je cherche à faire découvrir des livres qui ne sont pas encore traduits et qui pourraient intéresser le public français.

ZOZOULIA Efim, La Chute de la Ville Principale (Ed. Le Temps des cerises, traduction par Emma Lavigne), décembre 2020

Extrait du Conte d’Ak

” – Que faire ? Où est la porte de sortie ? Lorsqu’on observe les vivants, on conclut qu’un quart d’entre eux doit être exterminé, mais lorsqu’on observe ceux qui ont été exterminés, on se demande s’il n’aurait pas mieux valu les aimer et avoir pitié d’eux. C’est là que se situe, à mon sens, l’impasse de l’humanité, la triste impasse de l’histoire de l’humanité.

Ak se tut, affligé, puis s’enfouit sous la montagne de papier pour reprendre la douloureuse lecture des fiches descriptives des morts, avec leur cruel laconisme protocolaire.”

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