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« Je m’efforce de rester accessible et de partager mon savoir. Je considère que c’est en acceptant l’échange qu’un artiste s’enrichit et tend à s’ouvrir au monde. » C’est par ces mots que le célèbre peintre d’origine russe Gabriel Juon-Erguine traduit sa philosophie artistique, assis dans son atelier de Boulogne-Billancourt. L’accès n’est pas un vain mot qu’il aurait cantonné à une définition purement professionnelle. Gabriel Juon-Erguine reçoit ceux dont il attise la curiosité avec une rare hospitalité. Six heures d’entretien ne seront jamais suffisantes pour condenser sa réflexion et synthétiser son parcours. C’est pourtant le but – inatteignable – que je me suis donné en rédigeant cet article.

Gabriel Juon-Erguine est, chez lui, entouré de deux forces motrices ; ses fleurs et ses racines.

La fleur, c’est son étonnante production artistique, le fruit d’années de voyages et de syncrétisme culturel. Dans son appartement, le regard du visiteur est happé par les décors normands et orthodoxes, par les soleils de Honfleur et ceux de basiliques russes.

La deuxième puissance dégagée des murs de son atelier – la racine – est l’hommage aux vénérés aïeuls de Gabriel Juon-Erguine. Le patronyme Juon est assimilé à part entière à l’identité éclectique du peintre. Petit-fils du compositeur Paul Juon et petit-neveu de l’artiste Konstantin Juon, Gabriel est marié à une Géorgienne issue d’une grande lignée aristocratique remontant à Georges XII.

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paul-juon_836_d922f24f1c0233691d19fa84b0dfd1947e808e06L’arbre qui a fait émerger Gabriel Juon-Erguine est un chêne implanté est reconnu en Russie, pour ses fleurs et ses racines.

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La liberté d’un peintre franco-russe

« Je ne m’interdis rien, je suis un peintre libre qui fait selon ses humeurs », déclare-t-il, en pointant du doigt les toiles qui ornent son atelier – qui fait aussi office de salon. Gabriel Juon-Erguine a affranchi sa technique, pendant deux ans, dans l’entresol du musée des arts décoratifs de Paris avec d’excellents professeurs. « La maîtrise que j’y ai acquise ne m’a plus jamais lâché ». Peindre librement est un atout de valeur pour l’artiste franco-russe, qui a quitté le monde des affaires à la quarantaine pour s’exprimer à travers le pinceau. « Vous savez, la peinture permet de faire des choses inimaginables. Je ne suis une menace pour personne, je ne concurrence personne. Toutes les barrières sociales s’effondrent. » L’accessibilité qu’il aime évoquer n’est décidemment pas à ignorer pour le comprendre. C’est un trait de caractère qu’il importe des milieux créateurs russes. « Je pense être atypique car quand une œuvre me plait, je n’hésite pas à le dire. J’ai l’ouverture que les Russes ont à mon égard. En France, j’ai l’impression que les artistes rechignent à reconnaître la valeur des autres tableaux ».

Les relations entre la France et la Russie n’échappent pas à Gabriel Juon-Erguine qui, ne s’occupant pas de politique, n’est pas pour autant fermé à l’actualité et à l’Histoire. « C’est par les ponts que l’on libère les gens et qu’on les aide à regarder l’autre. Sinon, nous nous cloisonnons dans un nombrilisme irrecevable. » Né en Allemagne en 1944, il a interiorisé les cultures russe et française dès sa tendre enfance. A Meudon, où il suit des cours de russe, et à la Sorbonne, où il parfait son éducation, Gabriel Juon-Erguine forge son identité franco-russe. Il résume l’éminence de l’amitié entre les deux peuples par les rapports qu’entretenaient deux rivaux : Napoléon et Alexandre Ier. « Malgré les frictions qui existaient entre eux, ils avaient un respect mutuel. Catherine de Russie détestait le premier, tandis que celui-ci appelait Alexandre le grec-byzantin. Malgré tout, le tsar avait une éthique rarissime. Lors de l’occupation, il a imposé à ses troupes une stricte discipline. Napoléon a déclaré sur le tard : Mon seul fils légitime ne peut être qu’Alexandre Ier ». Cette anecdote, précieuse aux yeux de Juon-Erguine, prouve la considération réciproque des nations. Il en prend également pour preuve l’assassinat par les Anglais de Paul Ier, père du tsar Alexandre, qui maintenait d’excellentes relations avec la France et aurait pu faire émerger une alliance continentale puissante.

Gabriel Juon-Erguine sait de quoi il parle. Il a exercé deux mandats en tant que conseiller au commerce extérieur, ce qui lui a valu l’ordre national du mérite. En 2002, il est fait chevalier de l’ordre de Malte après avoir reçu une médaille d’or à l’effigie de Paul Ier. Sa trajectoire déroutante a fasciné les plus importants personnages. En se promenant chez Mikhaïl Gorbatchev ou chez le patriarche de Moscou, on pourra observer ses œuvres.

“L’art est capable de transfigurer la nature”

Cette double influence se révèle dans son art. Imprégné des cadres de Konstantin, son fameux grand-oncle surnommé « le miracle des paysages russes », Juon-Erguine se passionne pour les panoramas de la France profonde et de la sainte Russie. Impossible à saisir, son art pourrait être celui du ressenti. « L’art est le point culminant du désintéressement. C’est un but et un chemin à la fois. L’artiste prend le risque d’être mis à découvert – j’ai une profond admiration pour les artistes », juge-t-il, sans se compter parmi eux. « Je ne parle pas de moi, ce serait indécent. Mon seul souci est de ne pas tricher et de respecter mon ressenti en restant modeste. »

Pour conserver son humilité, Gabriel Juon-Erguine n’a pas beaucoup d’efforts à fournir : « Ma femme a toujours été un juge impitoyable. Il ne faut pas qu’elle se munisse de bienveillance pour m’aider, ça ne me conviendrait pas ». Il ne faut pas sous-évaluer l’importance que le peintre accorde à l’art – disons même, la gravité. Il le voit comme une beauté suprême capable de délivrer les âmes. « Dostoïevski disait que la beauté pouvait sauver le monde. Rien ne peut égaler la beauté de la nature. L’art, lui, est capable de transfigurer la nature ». Très assumée, sa foi en l’art le fait citer Saint-Augustin et l’abbé Pierre.

La croyance et l’imagerie sainte occupent une place non négligeable dans son œuvre. Orthodoxe dans un pays catholique, Erguine est sans le savoir vecteur et médiateur à la fois. « Le pape Jean-Paul II disait de Rome et de l’orthodoxie qu’elles étaient les deux poumons de la chrétienté. Leur façon de vivre la religion est pourtant différente. Les Orientaux sont passifs, mais leur retard est comblé par les racines non interprétées. En perspective inversée, les Occidentaux ont des dogmes et les font bouger ».

Un artiste affranchi de la matière

Un féru d’art curieux pourrait demander que l’on lui conte le parcours de Gabriel Juon-Erguine pour qu’il entende mieux son oeuvre. Sans mériter ce titre, je partage cette idée. Représentant de BNP Paribas en Russie pendant six ans, il quitte son poste à la cinquantaine pour se dédier entièrement à la peinture. Le président Mikhaïl Gorbatchev participe à l’inauguration de sa première exposition moscovite. C’est le début d’un parcours artistique exceptionnel, d’une production de plus de 200 tableaux, dont une soixantaine se trouve à présent en Russie. A Paris, pour sa dernière exposition, le bras droit du patriarche Cyrille tient un discours pour introduire l’événement. Il est à présent membre honoris causa de l’Académie des Beaux-Arts de Russie.

Malgré les portes qu’il pourrait s’ouvrir, Gabriel Juon-Erguine maintient une distance de sécurité vis-à-vis du grand monde.

Ma mère me disait toujours : “Tu es mieux en dehors que dans la société”. Je suis passé pour un marginal.

Bien que passionné par son art, Juon-Erguine garde en tout instant sa raison froide et son recul vital. Il ne vend pas directement ses cadres “car l’on ne peut pas être à la fois producteur et vendeur”. Lorsqu’il organise des expositions, il sait à l’avance toute la disposition des tableaux selon l’architecture de la salle et la taille des murs. “Je suis un peintre organisé, c’est mon côté Allemand, souffle l’intéressé. Il faut se laisser guider par l’intelligence et non par les illuminations”.

Alors, est-ce la rigueur qui fait la réussite d’un peintre ? Absolument pas, répond l’intéressé. Le succès dépend de l’habileté de l’artiste à donner une connotation universelle à son œuvre”. Mais aussi de sa capacité à se détacher de cette oeuvre qu’il vient d’offrir au monde :

Une fois que le tableau est fini, l’enfant est né. Laissons-le vivre et partir. Je pense que l’on ne doit pas s’attacher aux choses, comme l’enseigne la pensée bouddhiste. Les oeuvres choisissent où elles veulent se trouver. Je serais prêt à faire une donation de mes tableaux à un musée.

Paul LEBOULANGER

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