Vladimir Sergueev est président de l’association Glagol. Passé par une formation en philologie, puis diplômé dans la prestigieuse université moscovite de Lomonossov, il a enseigné le russe et le français, avant de décrocher un contrat de journaliste à l’agence Novosti. En 1984, « par une heureuse chance », il est accepté sur concours à l’Unesco, à Paris. A 70 ans, il est à présent retraité, et nous explique son rôle de médiateur franco-russe.

Que signifie « glagol » ?

Il s’agit d’un mot russe qui veut dire « verbe », ou plus précisément « message ». Nous avons tiré ce mot d’un célèbre poème de Pouchkine sur un prophète. Il s’agit de la parole de l’envoyé de Dieu, et cela fait aussi écho à notre accent littéraire.header

Que faites-vous au sein de l’association ?

Cette association réunit les amateurs de la culture russe et les russophones. On organise des récitals, des événements culturels, et bien au-delà, on vise aussi le large public. Nous faisons également des soirées consacrées à la littérature russe, au cours desquelles nous parlons dans les deux langues (Ndlr, français et russe). Récemment, a été ouvert un Centre orthodoxe de la Sainte-Trinité sur le quai Branly où nous avons organisé un salon.

Vous recevez certaines personnalités reconnues…

Oui, bien sûr. Récemment, nous avons accueilli un grand acteur, qui a aujourd’hui 80 ans : Youlian Panitch. Il a joué dans de nombreux films et pièces de théâtre. Le fait qu’il soit animateur d’une radio anti-soviétique l’a un peu écarté du pays.

L’intérêt que les Français portent à la Russie est-il croissant ou décroissant ?

Pour moi, il est croissant. Tenez, je discutais avec un grand réalisateur et producteur français (il passe sous silence le nom) qui souhaite apprendre le russe pour travailler avec les Russes. Le problème, c’est que l’opinion publique, en France ou ailleurs en Europe, subit une campagne de dénigrement à l’encontre de la Russie. Je trouve, en tant que Russe et en tant que journaliste, que c’est infondé. Les faits sont contredits par la réalité.

La situation politique nuit-elle à l’échange culturel franco-russe ?

Nous sommes une association culturelle, et nous ne nous occupons pas de politique. Mais aujourd’hui, on se met à appréhender un voyage en Russie. On se demande si les Russes sont des bandits, ou bien des terroristes, et on craint le “méchant Poutine”. Cependant, l’intérêt culturel ne diminue pas. Le pourcentage d’intellectuels et de personnes informées augmente, notamment grâce à Internet.

Est-ce facile de réunir les russophiles autour d’un projet culturel ?

Au total, nous sommes une trentaine de membres permanents. Par manque de budget suffisant, nous ne disposons pas d’un local propre et sommes contraints d’en louer un lorsque nous voulons nous réunir. La cotisation des membres et les frais des participants (cinq euros) le permettent. Nous avons décidé il y a quelques années de créer un almanach présentant les œuvres russophones.

Cet almanach a-t-il répondu à vos attentes ?

Il est difficile de tenir un almanach avec seulement les membres de l’association. Si nous voulons une vraie qualité, nous devons ouvrir nos horizons, notre filet. Alors nous sommes entrés en contact avec des Russes qui habitent en Géorgie, en Ukraine, en Estonie ou aux Etats-Unis. Ces personnes douées ont rédigé des mémoires ou des écrits de qualité. Nous venons d’éditer le huitième exemplaire. Nous avons beaucoup de lecteurs mais le tirage est restreint à cause du budget. Nous le réservons donc aux écoles, bibliothèques et associations. Nous avons fait le choix de le mettre sur Internet.

“Nous sommes créateurs. Les Français sont constructeurs.”

Y a-t-il un esprit commun aux artistes russes… Une âme russe ?

L’âme russe, c’est flou. Je crois qu’il existe une mentalité russe. S’y intéresser permet de comprendre la différence entre les Français et les Russes. Ma femme a travaillé sur le sujet (Ndlr, Alla Sergueeva, Qui sont les Russes ?, Max Milo Editions, 2004) pour tenter d’expliquer l’âme russe.

Justement, quelle est cette différence entre Français et Russes ?

Les Français agissent, vivent et sont motivés par la raison. Les Russes, au contraire, le sont par la passion. En deux mots, c’est notre atout et notre défaut à la fois.

Pourquoi ?

J’ai traduit Pouchkine, et je voyais que les Français ou les Russes d’anciennes générations traduisaient très mal les poèmes russes. Ce n’est pas qu’ils sont mauvais, c’est qu’ils ne sont pas conscients du fait qu’il ne faut pas traduire mot à mot. Il faut penser à la mélodicité, au rythme des terminaisons. Nous, avec notre mentalité, nous sommes créateurs, peu importe l’exactitude. Les Français sont constructeurs. Je prends un exemple : un Russe ne peut pas travailler de façon monotone. Il va travailler sans arrêt, peut-être vingt heures d’affilée. Mais ensuite, il ne va rien faire pendant longtemps.

Les Russes sont-ils tous créateurs ?

Vous savez, j’ai trouvé une formule… J’entendais des commentaires peu sympathiques, qui me touchaient, tels que « Vous, les Russes, travaillez dans la merde, chez nous on s’organise ». Alors, j’ai répondu « Oui, peut-être. Mais chez nous, chaque Russe est un poète. Il regarde les étoiles, et pas la merde sous ses yeux ». C’est en tout cas mon sentiment.

Propos recueillis par Paul Leboulanger

 

Paul Leboulanger

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