“Faute d’amour”, dans le cœur ignoré d’un enfant de Moscou


CF, Culture, Oeuvres / mercredi, octobre 4th, 2017

loveless-faute-damour-Zviaguintsev« Sans amour… On ne peut pas vivre sans amour », soupire le nouvel amant de Zhenia, une quinquagénaire en instance de divorce. Ce pourrait être le leitmotiv de Faute d’amour, dernier long-métrage du réalisateur russe Andreï Zviaguintsev, analyste des déchirements familiaux depuis son chef d’œuvre Le retour, en 2003.

Plongée dans un Moscou glaçant, l’intrigue se noue autour d’un couple déchiré aux espoirs déçus. Boris, Zhenia et leur fils de 12 ans. Ce fils, à peine nommé par ses parents, n’a jamais été désiré. Depuis sa conception, Alyosha parasite le bonheur du foyer, empêche l’épanouissement du couple. Un soir, il entend ses parents se disputer et maudire son existence. Seul, accablé, il prend son cartable et fuit le monde.

Sans amour, tout n’est que vanité

Faute d’amour, c’est la recherche désespérée d’Alyosha, à qui l’on a refusé l’essentiel : la tendresse. A travers les bois, dans les cages d’escaliers, par tous les temps, des bénévoles aident ses parents à le retrouver. Zhenia, mère ingrate qui ne conçoit pas le bonheur partagé, cherche la rédemption. Elle qui a perdu jusqu’à l’instinct maternel, qui a craint au plus haut degré l’engagement d’un couple, elle qui pense que l’amour se consomme et se recycle sent enfin son cœur battre.

Boris, qui ne rêve d’une famille que pour réussir en société, délaisse sa créativité et son panache. Avec sa nouvelle compagne, Masha, il est condamné à reproduire ses erreurs ; car sans jamais engager son cœur, il est puni par la fadeur de la vie. Zhenia, elle-même rejetée par sa mère, ne veut pas d’enfant et n’accorde pas d’importance à un homme qu’elle nie avoir aimé. Tous se perdent dans l’attente d’un bonheur solitaire et illusoire. La thématique est sublimée par le jeu d’Alexeï Rozin et Maryana Spivak, dont le regard absent glace les veines.

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La voix grave de la Russie

Par la catharsis des sentiments exacerbés, l’âme russe des personnages dévoile une alerte : la vie sans amour est perdue. Le travail déshumanisant, les cris de la télévision, l’addiction aux technologies et le sexe sans amour ; tout détourne d’un véritable bonheur. Les symboles slaves de la vanité sont somptueusement filmés : les arbres sans feuilles, le cours d’eau irrattrapable… La couleur bleu turquoise qui avait envahi le film Elena (2012), sur l’amour filial, est à présent délavée et reléguée sur le seuil de l’appartement.

Zviaguintsev, décoré à Cannes du prix du jury, confirme qu’il est le versant opaque du cinéma russe, le reflet sombre de son collègue Nikita Mikhalkov. Tandis que ce dernier bonifie tout ce que sa caméra touche, du soleil à la neige, Zviaguintsev veut prendre aux tripes, noircir la Russie pour la mettre en garde, comme il l’avait fait avec Léviathan (2014). Accusé par l’Union des cinéastes russes, d’ailleurs contrôlée par Mikhalkov, de ne pas aimer son pays et son peuple, Zviaguintsev est devenu la voix dissidente, celle qui croit qu’une Russie développée, dans une course effrénée et sans amour, se perdra.

Applaudi à Cannes et très attendu aux Oscars, Faute d’amour a divisé la critique française par sa lenteur. Au contraire, quelle vitesse ! Sur l’échelle du cinéma russe, qui aime prendre le temps d’installer une ambiance et une trame de réflexion, l’action prend de l’importance et tiraille les personnages par sa brutalité. Une larme entraîne une fugue et une fugue entraîne d’autres larmes. On entraperçoit la critique de la société russe et des lacunes étatiques ; mais ce n’est pas la question ici, car l’intrigue est universelle. C’est la voix grave de la Russie qui parle aux cœurs.

Paul Leboulanger

2 réponses à « “Faute d’amour”, dans le cœur ignoré d’un enfant de Moscou »

  1. […] Andreï ZviaguintsevLe Salon du livre, qui a ouvert le vendredi 16 mars à Paris, a mis à l’honneur la littérature russe. Mis à part un petit rayon « classiques », c’est surtout des auteurs actuels qu’il était question. De nombreuses conférences, un stand merveilleusement garni… Cela faisait longtemps que le Salon du livre n’avait pas autant impressionné. […]

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