Une famille noble et lettrée

Nikolaï Leskov (ou Nicolas, francisé) est né le 16 février 1831 à Gorokhovo, dans le gouvernement d’Orel. Son père est Semion Leskov, un enquêteur criminel très respecté et un haut fonctionnaire de la Cour impériale. Sa mère est Maria Leskova, une fille d’un aristocrate de Moscou qui a connu la ruine.

Les deux parents se sont rencontrés alors que Semion Leskov n’était que tuteur chez Maria, quand tous les deux étaient encore très jeunes. Le père de Nikolaï était un intellectuel admiré, il était issu d’une lignée de grands leaders religieux de la ville de Leska. L’une des tantes maternelles de Nikolaï était marié à un riche propriétaire d’Orel nommé Strakhov qui possédait un domaine très luxueux. Une autre de ses tantes était mariée à un riche Anglais, à la tête d’un société commerciale et intendant de plusieurs domaines.

Orel Russie Leskov
La famille Leskov était installée dans le gouvernement d’Orel.

Toute son enfance, Nikolaï Leskov la passe chez sa grand-mère, à Gorokhovo. Il ne voit sa mère que rarement, lorsqu’elle est invitée. Il est élevé à l’européenne chez les Strakhov, qui recrutent des tuteurs allemands et français pour leurs propres enfants. Cela permet à Nikolaï de devenir très vite brillant. D’ailleurs, les éloges répétés de l’instituteur allemand à l’égard de Nikolaï attirent bientôt les jalousies des Strakhov. Sa grand-mère finit par demander à Semion Leskov de récupérer son fils chez lui, à Orel.

En 1839, Semion Leskov perd son travail après une violente dispute avec le gouverneur d’Orel. La famille est contrainte de quitter Orel, vendre le domaine et tout ce qu’elle possède pour retrouver un autre domaine de 50 paysans, dans la région de Kromy, celle du général Krivtsov. Cet achat a été possible par un crédit promis par les Strakhov et qui n’arriva jamais.

Finalement, le petit village que notre père avait acheté a été vendu pour dettes.

Nikolaï Leskov

Du lycée d’Orel à Kiev

Les Leskov se retrouvent dans une toute petite propriété, avec deux maisons de paysans, un moulin à eau et quelques arpents. Mais c’est assez pour Nikolaï Leskov, qui y découvre tout le folklore oral russe, les traditions et contes ruraux qui plus tard serviront son œuvre. En août 1841, Nikolaï entre au lycée d’Orel pour y parfaire son éducation. Il n’y progresse pas, et après cinq ans, n’obtient qu’un certificat de deux ans.

L’ennui mortel qu’il rencontre face à cette éducation publique, son désir d’apprendre la vraie vie, couplés à un manque de professeur particulier auquel il s’était habitué auparavant, tout cela explique en partie les échecs de Leskov. L’intellectuel russe Bukhstab compara cette période à la jeunesse de Nekrassov, qui détestait l’éducation publique.

La deuxième partie des années 1840 sont pour la famille Leskov une calamité. Tout partait pourtant bien, puisqu’en 1847 Nikolaï rejoint la Cour criminelle d’Orel où son père avait jadis travaillé. Mais l’année suivante, son père Semion décède et la maison familiale part en fumée dans un incendie. Nikolaï demande alors à ses supérieurs de le transférer à Kiev, où il obtient un poste de greffier à la chambre du Trésor. Il s’installe dans la capitale ukrainienne avec son oncle maternelle, Alferiev, professeur de médecine.

Nikolaï Leskov est parti travaillé à Kiev, capitale de l’Ukraine, pour être greffier.

Une carrière lancée par Alexander Scott

A Kiev, il développe en profondeur sa culture et sa théologie. Il suit des cours en auditeur libre, apprend le polonais, l’ukrainien, la peinture religieuse. Mais surtout, il rencontre des pèlerins, des sectaires, des dissidents orthodoxes… Il est notamment très influencé par Dimitri Jouravski, un économiste voulant mettre fin au servage.

En 1953, Nikolaï Leskov épouse Olga Smirnova avec laquelle il a une fille, Vera, et un fils, Dimitri, qui meurt un an plus tard. Il quitte son emploi à la chambre du Trésor et rejoint la société commerciale Scott & Wilkins, recruté par son oncle maternel Alexander Scott. La famille déménage alors dans le gouvernement de Penza où sont basés les Scott.

[En rejoignant Scott & Wilkins] J’ai été infesté par une hérésie alors populaire et je me le reproche encore.

Nikolaï Leskov

Scott lui confie alors sa première mission, une sorte de voyage d’affaires. Il doit transporter les serfs d’Orel jusque dans les steppes du sud. Ce sera un échec. Mais grâce à cette expérience, il devient un véritable expert en industrie et en agriculture. Utilisé comme agent, il est souvent en voyage à travers les contrées reculées de la Russie, où il s’imprègne des dialectes et traditions locales. Il vit avec les Scott jusqu’en 1860, et quand la société ferme, il retourne à Kiev pour être journaliste.

J’ai vu beaucoup et la vie était facile pour moi. Ce sont les meilleures années de ma vie.

Nikolaï Leskov

Journaliste en Ukraine et à Saint-Pétersbourg

La carrière d’écrivain et journaliste de Nikolaï Leskov débute vraiment en 1860, même si avant, Scott estimait qu’il avait déjà le talent. Quand l’Anglais montre les lettres que Leskov lui envoie à l’écrivain Ilya Selivanov, ce dernier jure qu’elles méritent publication. Il écrit aussi des scènes sur la question du vin, au moment où celui-ci est interdit, qui sont publiées dans un journal d’Odessa.

Leskov se fait connaître par ses critiques littéraires, notamment celle du roman avant-gardiste Que faire? de Nikolaï Tchernichevski. A Kiev, il rédige plusieurs piges sur la corruption dans la médecine policière, sur les classes ouvrières ou encore sur la médecine générale. Il se fait plusieurs ennemis journalistes qui ne partagent pas ses idées. Il écrit souvent pour Otechestvennye Zapiski, un journal pétersbourgeois où travaille un ami et mentor publiciste né à Orel, nommé Gromeko.

Saint-Pétersbourg calèche
Le journaliste Leskov part alors pour Saint-Pétersbourg, où il compte plusieurs amis.

Il décide de déménager pour Saint-Pétersbourg où il travaille pour différents journaux, notamment celui de Gromeko et un autre tenu par Pavel Usov. Il se lie d’amitié avec le journaliste anglais Arthur Benni, originaire de Pologne, accusé d’être un espion. Nikolaï Leskov écrit sous le pseudonyme de Stebnitski dans le journal de Pavel Usov, où il est responsable d’un département. Il écrit des articles et dessine des croquis sur le quotidien des Russes.

L’Impasse et le conflit avec les nihilistes

Alors qu’il critique le nihilisme et le matérialisme vulgaire, il est soutenu par Grigori Eliseev. Le prince Mirsky a dit de lui qu’il était absorbé comme personne par l’intérêt public. Mais malgré ces soutiens, Leskov se fait détesté par nombreuses personnes quand il écrit sur les incendies qui ravagent Saint-Pétersbourg. Il soutient une rumeur accablant les révolutionnaires et demande à la police de réagir, une posture qui se vaut les critiques des deux camps.

Ce qu’il a dit n’aurait pas dû être autorisé, c’est un mensonge.

Le tsar Alexandre II

Le journal décide alors, effrayé, d’envoyer Nikolaï Leskov loin, à Paris, pour un reportage. Il y reste plusieurs semaines, après un séjour à Prague où il rencontre Martin Brodsky, dont il traduit les textes. En 1862, Eliseev publie le premier texte de Leskov dans le magazine Vek. Toujours sous le nom de Stebnitski, Leskov publie ensuite plusieurs petits livres. Il édite son premier roman, L’impasse, en 1864.

Leskov est tout de suite critiqué comme un auteur réactionnaire, de droite, conservateur. Nihiliste, radicaux de gauche… Tous lui tombent dessus. Une folle rumeur avance même que L’Impasse a été commandé par le ministère de l’Intérieur. Leskov rétorque qu’il s’agit d’un diffamation vicieuse, alors même que le conservateur Mikhail Katkov lui demande de s’allier avec lui.

Le roman L’Impasse comportait tous les signes de la hâte et l’incompétence littéraires.

Nikolaï Leskov

Critiqué par tous, récupéré par Mikhail Katkov

Le succès arrive bien plus tard. Lady Macbeth du district de Mtensk parait en 1865 dans l’indifférence générale. Pourtant, des décennies plus tard, ce livre sera admiré par la critique, notamment grâce à ses personnages féminins hauts en couleurs et à l’humour folklorique de Leskov, qui le rapproche de Nicolas Gogol. Dmitri Chostakovitch s’est inspiré de cette œuvre pour l’une de ses compositions.

Il continue d’écrire des romans, des pièces de théâtre, et des critiques littéraires, mais subit une intense critique. On lui reproche de “véhicule un pessimisme et des tendances asociales“. Le satiriste de gauche Mikhail Saltykov-Chtchedrine en fait son bouc émissaire favori. Leskov ne se démonte pas et attaque de front les nihilistes dans ses romans policiers : il les associe aux affaires criminelles dans Heur et malheur. Violemment critiqué, il se plaint de l’ingérence de Katkov dans la rédaction.

église orthodoxe russe moscou
Dans ses livres, Nikolaï Leskov attaque de front l’institution orthodoxe et défend la religion populaire enseignée par le Christ. Il se rapproche en cela de Tolstoï.

Cependant, il n’est pas critiqué que pour ses idées, mais aussi pour la façon d’écrire. C’est ainsi que le grand Fédor Dostoïevski déclare qu’il manque de technique littéraire. Maxime Gorki a estimé que ce dernier livre de Leskov était un roman “maléfique“. Mais ce dernier reconnaît un tournant dans la carrière de Leskov, avec Le clergé de la cathédrale, le début d’un style lié à la vie des saints. Il creuse le sujet et compare l’orthodoxie franche du peuple à celle corrompue défendue par l’État.

Nous avons fait une erreur : cet homme n’est pas l’un des nôtres.

Mikhaïl Katkov

La période religieuse de Leskov

Nikolaï Leskov voit sa collaboration avec Le Messager russe rompue, ce qui le plonge dans des soucis financiers. Il est alors nommé au comité scientifique de l’Éducation nationale par l’impératrice consort, qui avait lu Le clergé de la cathédrale. Pour mille roubles par an, il doit sélectionner les romans et œuvres littéraires pour les bibliothèques de Russie. En 1875, il voyage en Europe : Paris, Prague et Dresde. C’est une époque où il reçoit beaucoup de critiques.

Les lettrés semblent admettre une force dans mon écriture, mais trouvent plaisir à la tuer. En fait, ils ont totalement réussi à la tuer. Je n’écris rien, je ne peux pas écrire !

Nikolaï Leskov à Piotr Schebalsky

Leskov tente de renouveler son style, tout en y incorporant son humour personnel fait de néologismes et de jeux de mots. Ses derniers romans sont encore plus libérés, à l’instar de La belle Aza, où il traite de sujets moraux à travers des scènes voluptueuses et sensuelles. Il est accusé sur sa droite. Mais lui est seulement fier, fier d’être traduit jusqu’en Allemagne.

Viré du ministère de l’Éducation nationale en 1883 pour une publication sur un diacre ivrogne, il est ensuite nommé directeur du lycée d’Orel. Un beau cercle dans son destin. Il entre dans une période totalement tolstoïenne et fait de l’église orthodoxe son principal sujet de satire. Tout comme Tolstoï, Leskov défend les pauvres croyants face à une institution qui s’éloigne des préceptes du Christ.

Rencontre avec Tolstoï et Tchekhov

La logique que suit Leskov le pousse à écrire une lettre à Tolstoï pour lui demander une rencontre. C’est chose faite le 25 avril 1887. Les deux hommes s’admirent mutuellement. Cela lui attire les foudres du régime. Alors qu’il voyage en Europe, il apprend que la censure s’abat sur ses publications et que certains de ses livres sont retirés des bibliothèques. Il est maintenant logé à la même enseigne que les radicaux de gauche.

Nikolaï Leskov rencontre pour la première fois Anton Tchekhov en 1888 avant de faire la connaissance du peintre Ilya Répine, qui a portraituré tous les plus grands artistes russes, compositeurs comme écrivains. Il lui demande de poser pour lui. Leskov repousse plusieurs fois l’échéance, craignant que son portrait son affiché lors de la prochaine exposition de Répine.

Non seulement moi, mais également toute la Russie éclairée vous aime comme un écrivain éminent et un penseur lumineux.

Ilya Répine à Leskov

La fin de vie de Nikolaï Leskov

En 1888 toujours, Alexeï Suvorine publie une édition des œuvres de Leskov. L’année suivante, l’écrivain fait sa première crise cardiaque. Il continue de publier des romans soit interdits soit qui déclenchent des polémiques. Le processus éditorial lui devient tout à fait insupportable. Son état empire, il souffre d’asthme, d’angine, et peut-être même d’un cancer du sein masculin.

En 1894, Pavel Tretiakov lui demande de poser pour Valentin Serov. Il accepte, souffreteux, et se désole du résultat l’année suivante, quand son portrait est affiché dans la galerie Tretiakov. Il décède le 5 mars 1895 à Saint-Pétersbourg. Il est mort seul, car ses tendances despotiques à l’égard de sa famille ont éloigné tout le monde de lui, comme sa fille Vera.

Le temps de Leskov n’est pas encore venu. Leskov est un écrivain de l’avenir.

Léon Tolstoï

Oeuvres

  • L’impasse (1864)
  • Les laissés pour compte (1865)
  • Lady Macbeth du district de Mtensk (1865)
  • Les insulaires (1866)
  • Heur et malheur (1871)
  • Le clergé de la collégiale (ou Le clergé de la cathédrale) (1872)
  • Le vagabond ensorcelé (1873)
  • Au bout du monde (1875)
  • Cheramour (1879)
  • La Belle Aza (1888)
  • La montagne (1890)